Mercredi 7 août
Il y a des jours où il vaudrait mieux rester coucher ! Cette journée à bien failli rester sous silence, car je savais qu'en parler n'allait pas arranger mon orra si tant est qu'il y en ait une à mon propos...J'entends d'ici les réflexions à mon égard...Mais tant pis...ce sera ma thérapie!
Et puis le souci de rester honnête avec moi-même et vous aussi m'a fait me décider à ne rien vous cacher. Sans cela, la journée de demain allait perdre tout son sens. J'ai bien dit de demain, car tout n'est pas écrit au jour le jour et avec du recul les événements prennent parfois une autre portée.
L'arrivée à Arvayheer, la plaine détrempée contournée par les collines au fond
Vous vous souvenez, j'espère, qu'hier l'arrivée à Arvayheer ne s'est pas faite sans mal en suivant la piste menant à un pont. Les terrains, détrempés par les orages successifs de ces derniers jours s'étaient transformés en labyrinthe marécageux. La piste s'y faufilait tant bien que mal en restant toutefois suffisamment gravillonneuse pour donner une portance suffisante à mes roues.
Il fait beau ce matin et je sais que les trombes d'eau tombées ici n'ont que très peu touché le secteur de ma route, cent à cent-cinquante kilomètres plus au sud.
En toute logique en rejoignant celle-ci, les sols devraient être de plus en plus sablonneux et de moins en moins humides.
Après donc avoir pris mon temps avec vous au travers d'internet, sachant que la prochaine connexion risquait d'être lointaine, je me décide à reprendre mon projet d'un Gobi très Nord, il est vrai, mais d'un Gobi tout de même. Trouver le départ de la piste à la sortie de ville fut assez facile. Ce n'est que rarement le cas, car aux abords d’agglomération, surtout de village, les vraies et fausses pistes se multiplient et le premier kilomètre vous laisse très souvent dans l'incertitude du bon choix à réaliser. Il est souvent plus sage de se faire expliquer la sortie par les habitants.
La piste n'est pas très bonne, les ruissellements de l'eau l'ayant ravinée à bien des endroits. Mais guidé sur deux kilomètres par deux jeunes en moto, regagnant leur ger, je suis confiant. De toute façon je m'attends à retrouver les conditions de l'arrivée d'hier sur une dizaine de kilomètres. Patience et prudence sont de mise et les chaussures sont vite plus qu'humides à aller sonder tel ou tel passage de la piste, cachée sous une flaque plus ou moins importante.
Effectivement les conditions s'améliorent petit à petit jusqu'à ce que la trace se rapprochant dangereusement de la rivière Ongïyn gol qui m'a stoppé hier, m'oblige à faire marche arrière.
Utilisation donc, de plus petites pistes, mais au combien meilleures, qui s'éloignent de l'eau tout en me garantissant une bonne trajectoire sur les quelques élévations qu'en plus elles utilisent. Comme me l'avait sans doute expliqué mon prof de physique dans le temps, l'eau ne remonte pas les pentes donc il est presque midi et je roule maintenant sur un excellent terrain complètement sec.
Plus qu'à passer cette petite dépression qui s'annonce et je prendrai le temps de faire une pause restauration. La réciproque de la règle de mon prof, c'est que l'eau reste en bas ! Je reste donc perplexe face à cette piste qui va droit sur ma visée, mais qui bute sur cette zone plus qu'humide.
Avant de plonger vers le bas de la colline, une trace faiblement marquée et partant perpendiculairement à gauche m'avait attiré. Mais, après un bon kilomètre, ne la voyant pas s'infléchir vers la droite et n'en devinant pas le tracé au travers de la steppe la rendant invisible, j'étais revenu sur mes pas examiner ce font de combe empruntée par la « grand-route ».
Plusieurs traces y témoignent d'options de passages différents. Je me décide après mure réflexion pour le parcours utilisant un îlot bien sec séparant les deux petites prairies très caillouteuses, mais couvertes d'une faible pellicule d'eau, qui posent problème.
Les deux roues avant engagées timidement ne provoquent pas le moindre enfoncement. L’îlot central est maintenant là. Plus qu'à le traverser en suivant la trajectoire des traces de mes prédécesseurs pour atteindre la deuxième prairie analogue à la première.
Les nombreuses touffes d'ajonc gênent terriblement la vision du passage pourtant bien repéré. Et ça y est, en moins de temps qu'il faut pour le dire, l'arrière s'affaisse, je suis embourbé sur une zone sèche, mais la croûte de quelque quarante centimètres reposant sur un sous-sol boueux, à cédé.
Les premiers essais sont infructueux et ne font qu’aggraver la situation.
Je n'ai pas croisé un véhicule de la matinée et n'ai pas prêté attention à la présence de Gers dans les environs. Me voici donc certainement seul dans une situation critique. Il faut s'en sortir. Je ne sais encore comment, mais la pelle-pioche commence de suite à dégager de la boue les deux roues arrière, l'avant reposant sur du sec...jusqu'à présent !
Comme le véhicule s'est échoué sur le pont arrière de même que sur la roue de secours fixée sous le plancher , il n'ira vraisemblablement pas plus bas. C'est déjà une petite consolation.
À cinquante mètres de là, la piste est en sable gros grains très compact. Tant pis pour les suivants, mais je décide d'en faire ma carrière pour, en le mélangeant à des ajoncs, permettre de constituer une surface résistante pour mes deux crics utilisés alternativement. Ainsi, mon même mélange peut-il être bourré sous chacune des deux roues, la gauche enfoncée jusqu'au moyeu, la droite un peu moins.
J'ai un camping-car, des provisions, le plein d'eau et un bon lit. Donc de ce côté rien de critique. Mentalement, je me persuade démarrer trois à quatre jours de travail, seul dans cet environnement qui m'est devenu soudainement hostile.
Le bruit lointain du moteur d'une de ces petites motos présente à chacune des Gers, me laisse penser que je ne suis peut-être pas si seul que ça. Deux heures déjà que les premiers essais de compactage de sol donne des résultats encourageants. La silhouette du motard apparaît en haut de la colline. Vient-il ici par hasard ou bien m'a-t-il observé depuis quelque temps ? Toujours est-il qu'il se dirige droit sur moi et examine la situation. Il possède un de ces petits camions, également présent devant presque chaque tente, servant principalement aux déplacements du campement, remplaçant ainsi les chameaux jusqu'à présent plus traditionnellement utilisés à cette tâche.
Une heure plus tard, il est de retour accompagné de deux partenaires. Une énorme pierre d'une bonne cinquantaine de kilos est déchargée de la benne ainsi qu'une assez grosse planche et un pieu de bois long de deux mètres environ. Après s'être assurés que je possède une autre jante de roue, ils placent le caillou, dans le trou fait au long de la roue la plus enfoncée. Mon cric hydraulique 6 tonnes à double hauteur est coincé entre le caillou et l'un des reliefs en creux de la jante. J'ouvre de grands yeux : jamais, je pense, cette idée ne me serait venue !
La roue gauche ainsi soulevée efficacement se trouve maintenant reposer sur la planche glissée dans l'espace créé. Un premier essai de traction se solde par un échec, ce qui était prévisible. La nuit est proche et je propose à tous d'arrêter cette tentative pour remettre ça au lendemain. Je décline leur invitation à partir avec eux , expliquant que je n'ai aucun problème de logement. Il faudra simplement être attentif aux moustiques qui pullulent.
Jeudi 8 août
La nuit a été très mauvaise, rêvant de cric, de boue et de situation inextricable. Plutôt que de « faire la crêpe » dans le lit, je décide de me mettre à l’œuvre au plus vite pour éviter de trop « penser ». Dans ces cas, l'action est le meilleur remède. Et puis il faut essayer d'améliorer la situation du malade avant que le camion ne revienne...s'il revient !...
À neuf heures, c'est mon motard qui réapparaît, sans camion. Il ne m'a donc pas abandonné. Après de longues gesticulations, je pense avoir convenu avec lui de trouver par téléphone un véhicule 4x4 chargé de quelques grosses pierres, inexistantes dans le secteur.
Me revoici seul, espérant l'arrivée efficace d'une aide, mais plus persuadé qu'il ne faudra compter que sur moi seul.
La roue gauche étant stabilisée très bas, certes, mais stabilisée tout de même par la planche, c'est la roue droite qui depuis quatre heures déjà, subit les assauts du cric. Parti pour plusieurs jours de boulot, un rythme très lent est adopté. Les séquences de travail sont entrecoupées de repos sur une chaise sortie du coffre. Le moral remonte en constatant l'efficacité de la manœuvre. À onze heures, la roue droite est remontée de plus de trente centimètres ce que j'estime presque suffisant.
Mes trois sauveurs : Zolzaya, le motard et le 3eme voisin
Nouveau motard en haut de la colline, qui sans l'ombre d'une hésitation arrive à mes côtés. Il est nouveau sur le chantier. Admire le premier résultat obtenu et me fait signe qu'il va chercher de l'aide. Sans doute s'est il aussi aperçu de l'état de fatigue qui m'oblige à des poses de plus en plus fréquentes. Je me force aussi à boire et manger fréquemment, conscient qu'il me faut conserver au mieux une certaine condition physique à mon âge, plus très brillante. Mais Mais rien ne passe, je n'ai pas faim. Mon diagnostique est que ça ne va pas très bien.
Heureusement qu'il y a ce premier résultat obtenu bien plus rapidement que prévu, grâce à la zone sablonneuse découverte à moins de deux mètres de la voiture, évitant ainsi les navettes avec cuvette jusqu'à la piste que j'avais commencé à détériorer : Cela ne me pose du reste, aucun problème de conscience dans la situation présente !
J'allais me décider à faire une pose sérieuse pour faire un non moins sérieux repas reconstituant, que deux motos déboulent transportant l'une deux personnes, mari et femme et l'autre deux hommes dont mon dernier visiteur plus un bébé de deux ans. Donc, de repas il n'y aura pas ! Je ne tiens plus debout et ne sors de ma chaise que pour leur expliquer la méthode qui a permis d'obtenir un premier résultat. L'un se met à la coupe des joncs, l'autre à la carrière de sable un troisième à la manœuvre des crics. La roue gauche remonte, et le pont arrière totalement bloqué dans le sol et faisant frein, ne touche presque plus parterre.
Une moto repart chercher des planches. À peine une demie heure plus tard elle est de retour. La Ger n'est donc pas bien loin. Encore une opération de levage sous chaque roue pour y glisser une ou deux planches et il m'est gentiment demandé de sortir de mon fauteuil, de me munir de mes clés et de sortir mon pauvre « bourrin »de sa situation, en reculant, bien sûr. Ce qui fut demandé fut fait, le cauchemar est terminé. Sans attendre, l'îlot piégeux est abandonné pour remettre nos quatre roues sur la piste maintenant sèche. Bien sûr la vodka est sortie et les photos pour la première fois depuis hier commencent. C'est maintenant que les présentations sont faites. Un couple et deux hommes provenant de deux autres Gers sont venus à ma rescousse. Donc mon dernier motard du matin a ameuté son quartier et ils ont tous répondu présents. Au fond de moi, j'étais presque persuadé, sans oser y croire, que les Mongoles ne
m’abandonneraient
pas. Le bébé devant regagner sa maison, je suis prié de m'y inviter dès mon ménage terminé. Un mini-étang tout proche du lieu de mes exploits, aidera grandement la tâche, vingt-quatre heures de boue ne s’effaçant pas d'un coup de baguette magique. Comme ils trouvent l'attente chez eux trop longue, les deux motos et leurs occupants reviennent m'aider à finir cette partie de ménage. Chez Zolzaya
Un kilomètre plus haut, sur la piste, trois groupes de deux Gers, distants de quelques centaines de mètres. C'est là que je me retrouve, chez le papa du bébé qui a désiré monter à mes côtés pour ce trajet d'invitation, ayant confié sa moto à son passager.
Sous la tente, le « mongol-tsaï » (Thé mongol, au lait et salé) coule en abondance et la grande sœur du bébé, âgée de douze ans, part dans la Ger cuisine, réchauffer un repas pour nous tous. Il était temps, je suis à jeun depuis ce matin !
Photos et visites du château se multiplient, car toute la région semble accourir en plus des familles de chacun de mes bienfaiteurs.
Comme les bêtes n'attendent pas, chacun repart à sa tâche de l'instant, me laissant observateur privilégié, caméra en main, essayant par-ci par-là de me rendre un peu utile dans ce monde inconnu.
Un ami - Zolzaya, - Ariunaa - Noranbayers - Le Grand-Père - Boumbadoulam - Une amie et sa fille
En soirée, la Ger est pleine pour le passage des images du caméscope, sur la petite télévision familiale, alors que la vodka ne va pas tarder à faire à faire ses premières victimes.
Vendredi 9 août
Bien sûr, tout à une fin. Mais je prends encore le temps de savourer ces instants privilégiés auprès de ces gens que je ne dirai pas pauvres, car dans le fond je n'en sais rien, mais qui, en tout cas , sont manifestement riches de cette générosité qu'ils sont capables de dispenser sans compter et sans arrière-pensée. Je ne refuse donc aucun des « mongol-tsaï » proposés, accompagnés de croissants et de crème de lait. Celle-ci sort tout droit d'un immense récipient plastique laissé ouvert. Sa présentation sur mon croissant m'avait, la première fois, fait penser à des œufs au plat sans leur jaune.
Un couple d'amis et leurs deux fillettes ont passé eux aussi la soirée avec nous. Ils prennent actuellement le départ à bord de leur voiture après avoir passé la nuit dans la Ger de mes hôtes. Les filles du 3eme voisin et leur père
Ceci recul d'autant mon départ espérant ainsi donner le temps à Zolzaya, le père de famille absent ce matin, de revenir. Mais sa femme me laisse entendre que parti conduire les bêtes sur d'autres lieux, il ne sera de retour que dans l'après-midi. J'aurais tant aimé le remercier une fois encore.
Ces petits déjeuners successifs se passent derrière les deux poêles traditionnels mongols de la Ger cuisine. Le lait de chèvre recueilli la veille est en train de cuire dans d'énormes récipients ronds comme des sections de sphères et larges d'une cinquantaine de centimètres. Les fromages à venir sont en préparation.
Il fait chaud dans cet espace et le petit Boumbadoulam, enveloppé de sa couette est assis à mes côtés sur un petit matelas de deux ou trois centimètres d'épaisseur. Il joue à faire apparaître et disparaître ses petits pieds et ne prête aucune attention à Noranbayers sa sœur aînée. Elee est en train de s'approcher de moi, arborant toute fière son cahier d'écolier grand ouvert. Elle vient me faire lire ce qu'avec une magnifique écriture ronde elle y a tracé.
Disparue depuis un bon moment, je la croyais occupée à quelques tâches ménagères. Mais, plus certainement, tranquillement installée seule dans la deuxième Ger, utilisée comme séjour et chambre à coucher, en cherchant dans ses livres de classe elle y a composé son petit message : « Boumbadoulam, happy birthday ». Il vient donc d'avoir ses deux ans ce matin le petit bonhomme adorable avec sa tresse à la chinoise, le reste du crâne rasé.
Du coup, ma boîte à malice se retrouve démunie d'une des deux seules peluches restantes ainsi que d'un petit train en bois. Ariunaa, la maman, très jeune, profite de l'occasion pour glisser dans mon frigo un sac de ces fromages qui ont séché au soleil, sur des plateaux posés en bordure de toit de l'une des Gers. Le grand-père, quant à lui, reprendrait bien un petit coup de vodka, mais ma seule bouteille n'a pas résisté à la soirée d'hier au soir!
Sur les indications de mes hôtes, en coupant par la steppe, à quelques centaines de mètres de là, je retrouve une excellente piste qui fait l'impasse de la traversée du marécage. Je ne suis pas bien fier de ne pas avoir su la trouver tout seul hier.
Quelles leçons je viens de recevoir en vingt-quatre heures. J'en suis tout contrit, mais pas mécontent du bagage d'expérience reçu.
La steppe immense est toujours là, mais de plus en plus vallonnée. Heureusement, car ainsi j'ai la quasi garantie de rester plus haut que les eaux si nécessaire ! Peu avant midi, j'expérimente la chose en me détournant de plusieurs kilomètres, par une petite crête, après avoir cherché bien d'autres solutions pour éviter une nouvelle combe bien humide. Vous voyez, l'âne n'a pas buté une deuxième fois sur la même pierre ! Et c'est même un gamin près de chez lui qui, questionné, m'a apporté la solution. Ça rentre !...Ça rentre !...Ça rentre !...il ne faut pas désespérer.
Tout de même, l'adrénaline commençait à refaire son apparition et non loin de quelques Gers, après avoir réglé le problème, une bonne « salle à manger » est trouvée. Le café est servi, lorsque s’arrête une moto à ma porte. C'est le voisin qui vient me faire ses civilités et accepte de partager ma pose café. Il ne disparaîtra qu'un court instant, le temps de remplir la bouteille de lait que je désire lui acheter. À son retour, ce sont trois litres qu'il pose sur la table. Son refus de payement n'a pas été accepté!
Baruunbayan-Ulaan, le village que je vise pour aujourd'hui, n'est plus très loin. Déjà, les montagnes maintenant toutes proches sont revenues barrer l'horizon. Les steppes semblent maintenant dépassées. Un beau massif, le " Baga Bogdïn nuruu", culminant à 3590 mètres, domine le village dont les petites maisons sont perceptibles. Le sable est, depuis plusieurs kilomètres, de plus en plus présent sur la piste et si la couleur verte prédomine toujours, les herbes sont plus rares et disséminées. Dépasser cette bourgade était mon vrai but de la journée pour, avant la nuit, laisser en arrière les tracas supposés qu'annonce sur ma carte, une très vaste zone hachurée , indiquant humidité et marais. Mais lorsque, la piste me rapproche du lac aux maigres eaux qui sépare les maisons de la montagne et qu'en plus sur l'autre rive s'étale un mini désert de quelques kilomètres d'étendue, affichant de superbes dunes, je craque: La nuit se passera ici, cette foi, vraiment dans le désert de Gobi.
Samedi 10 août
Un rougeoiement filtrant par le rideau de la couchette me fait sauter du lit. Juste le temps de prendre en main l'appareil photo et de chausser les pantoufles que me voici assistant à un lever de soleil de toute beauté. Avant
de sortir, j'ai tout de même pris la peine d'organiser dans l'habitation, un monstre courant d'air, espérant ainsi chasser les rares survivants d'un massacre organisé hier au soir à coup de bombe (insecticide). Pierre ayant eu la bonne idée de la laisser, je le remercie vivement de sa participation au génocide.
Au sortir du village où, chose surprenante, il me fut impossible de remplacer la bouteille de vodka sacrifiée avant hier, la leçon a encore été récitée sans erreur : j'ai demandé confirmation sur mon choix de piste ! Je ne vais tout de même pas aller jusqu'à jouer les assistés complets...Changement de cap, j'allais droit sur les marécages !
Mon cadre est maintenant majoritairement devenu sablonneux. La route (ici ils appellent ça une route!) domine la zone humide longeant la petite rivière « Taatsïn gol » alimentant le lac. Par deux fois, la piste va la traverser. Inutile de vous dire que le pantalon a été relevé, pour tâter sous les eaux boueuses, mais peu profondes un sol de pierrailles rassurant.
J'ai idée qu'il faudra dépasser la zone des marais en se rapprochant de "Bogd", le village suivant dans la direction ouest, pour trouver une piste inexistante sur ma carte russe pourtant très détaillée. Cet axe convoité doit permettre de s'enfoncer plus bas dans ce désert pour atteindre « Bayanlig »et faire ainsi par le Sud le tour du massif montagneux « Ih Bogdïn nuruu », culminant lui à 43 mètres en dessous de la barre des quatre mille mètres d'altitude. (J'ai pensé qu'un petit peu de calcul mental vous ferait le plus grand bien!). Ainsi, mon fidèle compagnon devrait pouvoir me mener jusqu'à l'agglomération « Bayantsagaan à l'ouest du massif contourné.
« Prudence étant mère de la sûreté », vers la fin supposée du niveau des marais, n'ayant pas non plus envie d'aller trop loin inutilement, je fais demi-tour sur quelques centaines de mètres pour faire une visite de courtoisie à la dernière des Gers dépassées. (...Ça rentre !...Ça rentre !...Ça rentre !...il ne faut pas désespérer...)
La chance me sourit, puisque la fille de la maison, maman d'un bébé de quelques mois et professeur d'anglais à Oulaanbaatar, finit ici ses derniers jours de vacances auprès de son père et de son frère. " Mongol-tsaï" de rigueur accompagné des petits fromages de chèvre, puis je profite de l'occasion offerte, de me faire un peu comprendre, pour parler d'autre chose que de piste et de vodka. Pour la piste à suivre, c'est très simple, il suffit de suivre la moto du frère qui a proposé de me conduire à la bifurcation effectivement plus très loin.
Nous voici partis avec ma monture, pour nous faufiler entre les deux massifs " Baga Bogdïn nuruu" à l'Est et " Ih Bogdïn nuruu" à l'Ouest, afin de rejoindre au pied Sud de ces montagnes le village « Bayanlig ».
Quelques kilomètres de plat encore, et l'altimètre commence à égrainer la dénivelée positive. La traversée d'une zone de petites dunes flanquées de buissons hauts d'un bon mètre, enlève définitivement tout doute : le désert de Gobi est bien là !
Pour l'instant, ces lignes sont écrites, depuis un plateau précédent le passage d'une étroiture distante encore de quelques centaines de mètres, laissant penser à la présence du col qui devrait logiquement permettre le franchissement du relief. C'est tellement beau que je m'y suis temporairement installé, ne pouvant plus m'en décrocher. Deux motards de passage, acceptent volontiers de partager ma pose café. Pourtant, il me faudra faire l'effort d'aller plus loin voir si ce n'est pas encore mieux.
Courage, je redémarre dans quelques minutes et vous retrouve en fin d'après midi...
…en fait, à y regarder de plus près, je l'ai trouvé le discret tracé cherché ce matin. Après le passage de l'étroiture, point de col, mais un vallon étroit, légèrement ascendant, utilisant pour piste le fond du torrent asséché.
Une dizaine de kilomètres dans un très beau décor, à zigzaguer entre rive droite, rive gauche et les sables du fond de la rivière pour déboucher sur une multitude de petites collines, enchevêtrées les unes dans les autres, et que la piste parcours sur les lignes de crête. Un chef d’œuvre de tracé surplombant deux vallées en contre bas. On se croirait presque sur le grand huit d'une fête foraine.
Après, ce fut une apothéose de formes et de couleurs éclairées par la lumière rasante de cette fin de journée. Grisé par un tel spectacle, j'obéis de moins en moins au GPS pour aller plonger de droite et de gauche et remonter de même, comme sur des montagnes russes, profitant de ces lieux de rêve que quelques nomades ont eu la chance de pouvoir s'accaparer. Tant et si bien, que de raccourcis en raccourcis, mon fidèle « canasson » a fini par refuser le dernier obstacle et va m'oblige, pour ne pas le brusquer, à récupérer vers le nord, un parcours plus à son goût.
Où poser le bivouac ? Impossible de se décider. N'importe où serait merveilleux. Mais j'ai la boulimie de spectacle et continue d'avancer dans cette lumière d'avant le couchant. C'est à peine si je prends conscience que nous sommes de plus en plus coincés par de petites butes elles même de plus en plus grosses entre lesquelles la piste s'enfonce progressivement. Je me suis engagé dans cette gorge ou la lumière pénètre maintenant avec difficulté sans m'en être seulement rendu compte.
Malgré la belle journée écoulée, l'incertitude du temps de ces derniers jours m'interdit le bivouac dans ce bel endroit. Les eaux de ruissellement consécutifs à un orage doivent prendre un malin plaisir à l'emprunter. La piste ne s'y trompe pas, puisque là encore c'est dans un lit asséché qu'elle se promène.
Tant pis donc pour les photos. Je parcours d'une traite, mais sans hâte, les huit kilomètres de la « Cagaan haalga » (porte blanche), ce canyon au pied duquel je vais dormir, décidé à le remonter un peu demain matin, pour en garder quelques souvenirs.
Dimanche 11 août
Finalement, en plein jour, moins impressionnant qu'à la pénombre d'une fin de journée ce canyon, mais beau tout de même.
Mise en route du GPS et en route pour Bayanlig, dont je devine les petites maisons à cinq ou six kilomètres dans une gigantesque vallée de steppe, légèrement en contre bas. Il y avait bien longtemps que je n'avais eu de petits soucis. Pourquoi diable le GPS m'indique dix seps kilomètres.
Mauvaise initialisation sans doute ou « points GPS » mal nommés ? Poutant la direction est parfaite. J’éteins tout, refais les « way points » : même résultat. Peut-être qu'à force de descendre vers le Sud se croit-il marseillais ?
De toute façon, je n'ai pas besoin de lui pour suivre cette piste évidente qui mène jusqu'aux maisons de ce village bien visible.
Et bien si ! à peine cent mètres d'erreur ! il avait raison. J'en reste soufflé ! Dans de telles étendues, pour nous inhabituelles, nos références d’évaluation de l'espace perdent apparemment tout repère.
Sortant de la petite boutique, présente ici comme dans le moindre des hameaux, arrivent en trombe trois de ces 4x4 russes gris, classiques dans le pays (sauf que ceux-ci avaient été repeints en couleur « caca d'oie ») d'où déboulent une quinzaine de touristes et en plus, Français. C'était bien la peine de partir si loin et de chercher un coin aussi perdu pour y faire de telles rencontres ! Pour être parfaitement honnête, j'avoue que réapprendre à parler sa langue maternelle ne m'est pas apparu comme si déplaisant !
Un peu ça va, mais trop c'est trop. En avalant les premiers kilomètres de piste sous un ciel parfaitement dégagé de tout nuage, sans doute sous l'effet du vent violent qui a soufflé toute la nuit, je m'interroge sur un autre phénomène. Pourquoi, dans les journées chaudes, sur les horizons, le bas de certaines montagnes semble manquer où bien la steppe prend elle des teintes de lac et encore des formes fixes semblent mouvantes ? Suis-je en proie à des hallucinations ? Des mirages peut-être ? Rencontre!
En tout cas, ces chameaux, là-bas sur la piste, me paraissent bien curieux. Ils semblent filiformes et se gondoler sans cesse. Aucun d'eux sur la steppe alentour, tous sur la route. Je vais bien voire ce qu'il en est en reprenant le volant après cette séance photos qui s'achève.
Les chameaux sont de plus en plus minces et se meuvent avec une vitesse inhabituelle pour ces grosses bêtes. L'objectif se rapproche et...et...et...je ne rêve pas, ce sont des vélos ! C'est maintenant très net, un grand groupe de vététistes est à l'approche. Je stoppe pour ne point les asphyxier par ma poussière. Ils s’arrêtent de même. Ce sont des Italiens ! Le Gobi est-il devenu un lieu de rencontres internationales ?
Après quelques mots avec les francophones, ma solitude me retrouve ainsi que mes espaces ! Une nouvelle journée d'émerveillement.
Une première explication … peut-être!
Spectacle différent d'hier. Ma droite est fermée par les massifs montagneux franchis la veille. Dans le lot se trouve le « Ih bogduul », point culminant du Gobi avec ses 3957 mètres d'altitude sans qu'il y paraisse! Sur ma gauche, s'étale jusque très loin, sans doute la frontière chinoise, une steppe très maigre poussant plus dans des cailloux que du sable. Sur ce gigantesque espace sont semées de partout des mini-chaines constituées de petites montagnes rocailleuses ou de falaises jaunâtres sans doute de sable. Un peintre y perdrait sa palette !
C'est pourquoi je garde le reste pour moi !
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